La politique européenne de la concurrence a-t-elle été poussée trop loin ?

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Il est plus fréquent d'entendre critiquer l'Union Européenne pour les contraintes qu'elle fait peser sur les politiques économiques nationales des pays membres, ou pour les excès de réglementations qui lui sont imputés, que pour la politique de la concurrence, qui occupe pourtant un grand nombre de fonctionnaires de la Commission Européenne. L'UE produirait d'ailleurs beaucoup moins de normes et de règlements s'il ne s'agissait pas d'harmoniser les règles qui, si elles étaient différentes d'un pays à l'autre, fausseraient la concurrence. N'est-on pas allé trop loin dans ce domaine ? La politique de la concurrence menée par l'UE, de manière générale, n'a-t-elle pas été poursuivie trop aveuglément, pour des raisons idéologiques, au détriment de l'intérêt des entreprises et des populations ?

1/ Les objectifs et les instruments de la politique européenne de la concurrence sont au c?ur du fonctionnement de l'Union Européenne


2/ L'égalité parfaite des situations, au-delà de l'égalité des droits, est peut-être une utopie dangereuse


 a) Quels sont les objectifs de la politique européenne de la concurrence ?

La politique européenne de la concurrence "libre et non faussée" est tout d'abord nécessaire à la légitimité des institutions européennes, c'est-à-dire à l'accord des différentes nations et de leurs populations pour le fonctionnement du marché unique. Si les entreprises d'un pays se trouvaient avantagées par rapport à celles d'un autre, du fait de commandes habituelles importantes réalisées par leurs gouvernements par exemple, leur permettant de pratiquer des prix plus bas par rapport à leurs autres clients, les autres nations n'accepteraient pas de voir disparaître leurs propres entreprises de la même branche d'activité.

Ce choix politique inscrit dans les traités européens a également eu des motivations davantage liées à la théorie économique. La concurrence, du moins lorsque les règles du jeu sont à peu près les mêmes pour tout le monde, incite chacun à faire des efforts pour améliorer sa compétitivité prix et hors-prix. C'est un facteur de baisse des coûts de production et des prix de vente, d'une part. Et d'autre part, cela incite à veiller à la qualité des produits et du service après-vente, ainsi qu'à faire de la recherche-développement pour pouvoir proposer des produits innovants.


 b) Quelles sont les modalités d'organisation de la politique de ''concurrence libre et non faussée'' ?

La recherche de l’égalité maximale des revenus de tous les membres de la société enlève à chaque individu l’espoir d’améliorer son sort personnel, et donc la motivation d’essayer de fournir un effort particulier pour produire. Cela nuit grandement à la productivité du travail, donc au niveau de revenu qui peut ensuite être distribué en parts égales.

Sans motivation créée par l’appât du gain supplémentaire, il devient d’autant plus nécessaire de recourir à des méthodes autoritaires pour que chaque membre de la société accomplisse sa part de la tâche collective de production. L’égalitarisme conduit donc aussi à une remise en cause des libertés individuelles.


3/ Les décisions dans ce domaine doivent toutefois éviter le risque d'un aveuglement idéologique, qui pourrait être préjudiciable aux économies européennes


4/ Mais cela ne justifie ni l'inégalité des chances ni des écarts de situations trop importants


 a) Comment la politique de la concurrence à l'échelle européenne peut-elle parfois affaiblir l'UE dans la concurrence mondiale ?

La politique européenne de la concurrence a été organisée pour assurer une concurrence libre et non faussée entre les entreprises de l'Union Européenne. C'est rendu possible par le fait que l'ensemble des pays membres, en signant les traités européens, ont accepté ces contraintes. Cependant le commerce avec l'extérieur de l'UE est également utile aux pays membres. Or les non membres ne sont pas soumis aux mêmes règles. En particulier, ils peuvent subventionner leurs entreprises nationales ce qui fausse la concurrence avec des entreprises dont les gouvernements sont engagés à ne pas le faire. Cela pourrait être compensé par les droits de douane pratiqués vis-à-vis des nations extérieures à l'UE. Cependant cette solution a des limites, notamment car les droits de douane sont freinés par d'autres accords, comme ceux de l'Organisation Mondiale du Commerce.

A cela s'ajoute le fait que les entreprises des pays non membres ne sont pas non plus entravées par la réglementation de la concurrence lorsqu'elles se regroupent pour constituer des groupes puissants, en situation de monopole sur leur marché intérieur et sur les marchés régionaux voisins. Elles peuvent profiter de leur position dominante sur ces marchés pour réaliser des économies d'échelle ou constituer des réserves de trésorerie qui leur permettent de pratiquer des politiques commerciales agressives, et en font de redoutables concurrentes pour les entreprises européennes. C'est une des raisons peut-être pour lesquelles le finlandais Nokia, en particulier, pourtant leader pendant longtemps sur le marché de la téléphonie mobile, a dû céder la place à Apple et Samsung, avant même l'arrivée de Huawei et des autres géants chinois.


 b) Quelles sont les autres limites de la politique de la concurrence ?

Les inégalités de revenus ou de prestige se traduisent toujours par des relations de pouvoir. Avoir un revenu plus élevé qu’une autre personne, c’est pouvoir obtenir le travail de celle-ci en échange d’une quantité beaucoup plus faible de son propre travail. Avoir plus de prestige, c’est être capable d’influencer davantage la pensée et les actes d’autrui. De ce point de vue, le maintien d’inégalités de salaires entre les hommes et les femmes, ou entre les français et les étrangers, ne peut pas être justifié par la défense de la liberté, au contraire. <

Les relations de domination favorisent les conflits, qui sont des tentatives pour modifier les rapports de force. Davantage d’inégalités, cela signifie donc en principe plus de violence. L’exemple de la société américaine, où 1 personne sur 6 gagne moins de la moitié du revenu médian (ce qui correspond à la définition de la pauvreté dite « relative »), et où le degré élevé de criminalité se traduit par un taux d’emprisonnement 8 fois plus élevé qu’en France, illustre cette idée.


Conclusion   La politique de la concurrence menée par l'Union Européenne a été plus pragmatique qu'il peut y paraître au premier abord. Elle tolère un bon nombre d'exceptions où elle laisse par exemple les Etats intervenir afin de soutenir des secteurs d'activités particuliers, jugés stratégiques par exemple. Elle a aussi des justifications fortes, compte tenu des avantages de la concurrence pour l'innovation et les efforts de baisse des prix. Il reste qu'on juge une politique à ses résultats, et que les grands groupes européens dans les industries de pointe sont aujourd'hui moins puissants, et moins nombreux, que les champions américains ou asiatiques. La politique de la concurrence n'est cependant peut-être pas la seule explication de cet état de fait.