A quel point les inégalités sont-elles multiformes et cumulatives ?

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Il existe de bonnes raisons de vouloir la réduction des inégalités. Non seulement c'est ce qui définit véritablement une société démocratique chez un auteur comme Tocqueville, mais les inégalités sont un facteur de conflits, et donc de violence. Une étude de la Banque Mondiale en 2000 a même montré une corrélation indiscutable entre le degré d'inégalités de revenus et le taux d'homicides, à l'échelle d'une centaine de pays différents. Pour lutter au mieux contre les écarts trop importants à l'avantage des uns et au détriment des autres, il faut toutefois avoir d'abord conscience que les inégalités prennent des formes multiples. Et ces différentes formes ont tendance à se renforcer les unes les autres.

1/ Les inégalités de revenus conduisent à d'autres inégalités économiques ainsi qu'à des inégalités sociales


 a) Comment les inégalités de revenus débouchent-elles sur des inégalités de niveau de vie et de patrimoine ?

Les inégalités de revenus entraînent des inégalités de patrimoine qui sont encore plus fortes. En effet, les revenus sont utilisés soit pour consommer, soit pour épargner. Or les sommes épargnées augmentent lorsque le revenu s'élève : compte tenu de la hausse du revenu, ce serait vrai avec un rapport épargne/revenu stable, mais de plus la tendance à épargner s'accroît avec le revenu. Au fil du temps, les ménages à hauts revenus peuvent donc accumuler un patrimoine beaucoup plus important que les ménages à faible revenus. Ainsi en France, le rapport interdécile des revenus est égal 3 environ, et celui des patrimoines, à 70 au moins.

Le niveau de vie d'un ménage dépend principalement de ses revenus, même si d'autres facteurs interviennent : le nombre d'individus qui en vivent, et le patrimoine, notamment immobilier, dont ils disposent. Les inégalités de revenus se traduisent donc assez directement par des inégalités de niveau de vie. Plus les revenus d'un ménage sont élevés, plus ses membres ont la possibilité de consommer des biens ou des services.


 b) Pourquoi l'inégalité des revenus entretient-elle l'inégalité des chances d'accès aux situations sociales enviables ?

L’économiste classique David Ricardo a montré que deux pays ont fortement intérêt à échanger une partie de leur production, s’ils se spécialisent chacun dans la fabrication des produits où ils ont un avantage comparatif, autrement dit un écart de productivité avec le pays étranger plus favorable ou moins défavorable que pour les autres produits. Ce raisonnement est valable même si l’un des deux pays a une productivité plus élevée dans tous les domaines. Selon cette théorie, rien ne doit donc gêner le commerce international.

En renonçant à taxer les produits importés avec des droits de douanes, et donc à protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère, les gouvernements nationaux peuvent aussi compter sur les bienfaits supposés de la concurrence. En effet d’après les économistes libéraux, d’inspiration classique, celle-ci pousse les producteurs à fournir davantage d’efforts, notamment en matière d’innovation et de réduction des prix. En théorie les consommateurs en tirent donc avantage.


2/ L'effet sur les revenus des autres formes d'inégalités, en retour, crée un risque d'inégalités cumulatives, d'autant plus élevé que les écarts de revenus sont forts


 a) Comment les autres formes d'inégalités tendent à accroître les inégalités de revenus ?

Différentes formes d'inégalités sociales agissent en sens inverse sur les revenus. Le prestige d'une personne, un champion de sport par exemple, lui donne une influence sur les esprits qui peut inciter un employeur à lui confier des activités bien rémunérées. Le « capital social » d'un individu, c'est-à-dire les amis ou les connaissances avec qui il peut échanger des services, joue aussi un rôle important pour accéder à un emploi bien payé ou à une promotion en cours de carrière. C'est aussi le cas du « capital culturel », transmis de manière inégale aux individus, au cours de leur formation mais aussi par leurs parents.

Les inégalités de revenus sont également influencées par les autres formes d'inégalités économiques. Les inégalités de niveau de vie ont des répercussions sur le capital social, donc sur les possibilités de progression des revenus. Quant aux inégalités de patrimoine, elles peuvent aggraver les inégalités de revenus car il est souvent possible de tirer des revenus des biens que l'on possède. C'est le cas des appartements loués par leur propriétaire, des actions qui permettent de toucher une part des profits des entreprises concernées, ou des obligations qui conduisent à recevoir régulièrement les sommes correspondant aux intérêts.


 b) Pourquoi le risque d'un cercle vicieux des inégalités est d'autant plus élevé que les inégalités de revenus sont fortes ?

Tout d’abord, le libre-échange ne s’est pas complètement généralisé, parce que les droits de douanes n’ont pas complètement disparu. Ils ont certes été supprimés à l’intérieur de grands ensembles régionaux comme l’Union Européenne ou l’Accord de Libre-Echange Nord-Américain (ALENA : Canada-USA-Mexique). Mais en dehors de ces zones de libre-échange, il subsiste des tarifs douaniers qui peuvent être significatifs. Aux USA, certaines importations d’acier ont été taxées à 25% en 2018 par l’administration du Président Trump.

De plus, le faible niveau des droits de douane ne signifie pas forcément l’abandon du protectionnisme : il existe aussi des barrières dites « non tarifaires » aux échanges. Lorsqu’un pays impose des règles de qualité ou de sécurité compliquées ou très spécifiques, elles peuvent être impossibles à suivre par des entreprises extérieures. C’est ainsi que le foie gras français a récemment été interdit en Californie. Les subventions européennes à l’agriculture sont une autre forme de barrière non tarifaire, car elles faussent le marché.


Conclusion   Le cercle vicieux des inégalités est d'autant plus difficile à rompre qu'elles sont cumulatives, entre inégalités de revenus et inégalités de patrimoine, mais aussi entre ces inégalités économiques et des inégalités sociales. Le rôle particulier que jouent les inégalités de revenus, dans ce cercle vicieux, peut cependant inciter à s'attaquer à ces dernières en priorité. Il reste qu'un certain degré d'inégalités est sans doute nécessaire pour maintenir la motivation des individus à travailler pour améliorer leur sort. Si la réduction des inégalités est souhaitable, l'égalitarisme forcené a certainement joué un rôle dans l'échec économique du communisme au XXe siècle.